Le silence de la Présence

Quand ils le peuvent, les petits frères “descendent” à Valencia, avec le désir de pouvoir être petits frères mendiants, dans la ville. Et ce jour de novembre, après avoir frappé à beaucoup de portes en demandant le nécessaire pour manger, une porte s’ouvre enfin. Une dame apparaît, une cannette de bière à la main, et le visage marqué par la douleur et l’amertume. Elle s’exclame d’un ton ironique : « L’Eglise vient mendier chez moi ! Il ne manquait plus que ça ! Eh gamins, vous savez où vous êtes tombés ? Vous êtes venu à ma porte ? Je n’ai absolument rien ! Rein de rien ! Et pendant que nous répondions qu’elle ne s’inquiéta pas, sa fille s’approche de la porte entrouverte, et regardant sa mère, intervient en disant : « Mais maman, on peut leur faire des tartines de beurre ! » Sa mère nous ouvre donc la porte, et d’un geste expressif, s’exclame : « allez, allez, entrez. Entrez ! » On entre, et on voit, debout, un garçon, son fils craintif, qui sans broncher, nous fixe des yeux. Son visage ne manifeste aucune expression. Il nous regarde. Il nous regarde sans cesse. Un regard distant et réservé. Il paraît malade. Il doit avoir seize ans et a probablement une grande douleur. La fille, qui est un rayon de soleil dans cette maison, nous prépare rapidement quelque chose de chaud avec beaucoup de joie et de simplicité, pendant que sa maman, assise à la table de la salle à manger, noie sa peine dans l’alcool. Elle parle avec nous, et exprime à sa manière, sa douleur. Nous écoutons en silence le cri de ce cœur blessé, qui essaie de nous provoquer de temps en temps avec des gestes ou des commentaires, sûrement parce que nous représentons l’Eglise et Dieu. Souvent, notre unique réponse à tant de souffrance, est le silence. Dans le silence, nous pouvons écouter, c’est dans le silence que nous percevons si souvent la présence de Dieu. Dans ce silence de la Présence, celui que nous désirons écouter dans la « montagne de Navalón », le silence de la prière. Mais nous voici maintenant bien loin de la montagne, dans le bruit de la ville. Et dans cette maison, nous écoutons aussi le même silence, car nous sommes présents à la même Présence, cachée dans la douleur, Dieu est ici.

Après avoir mangé, nous nous séparons. Nous sentons alors l’amitié, et à notre surprise, un sourire se dessine sur le visage du fils. Son regard nous transmet maintenant la confiance. En fermant la porte, la mère comme la fille nous disent : « Venez quand vous voulez ! Ici, vous avez votre maison ! » Cette maison qui, sans le savoir, a ouvert aujourd’hui sa porte à Jésus, notre Miséricorde. Pouvions-nous, nous aussi, lui ouvrir aujourd’hui nos portes, les portes de notre cœur.

Oui, c’est surprenant de voir comment, en faisant le geste de l’amour vulnérable et mendiant de Jésus sur la croix, en demandant le pain du jour, (le geste de la mendicité étant consacré), souvent les portes de ceux qui n’oseraient jamais entré dans une église, même s’ils le voulaient, s’ouvrent. Dieu seul connait les cœurs, qui sommes nous pour juger ? Chaque rencontre est pour nous un enseignement et un appel à la conversion. Nous voyons Jésus en ceux qui nous accueillent.

A Navalón, dans le petit monastère, lieu retiré dans la montagne, nous sentons l’appel à la prière, à la contemplation, pour nous laisser illuminer par la lumière de Dieu qui brille sur le visage de Jésus, telle que les apôtres l’ont vu sur le mont Tabor. Mais ce Visage, nous le voyons surtout à la rencontre du plus pauvre, notre frère.

A Saint Etienne, dans notre nouvelle petite fraternité à Valencia, qui porte le nom de la paroisse qui nous accueille, nous dînions, heureux, avec quelques jeunes, car nous venions de recevoir les locaux bénis par l’archevêque Mgr Carlos Osoro, le 8 février 2012. Les jeunes nous demandent alors : « Petits frères, ne pourrions-nous pas aller avec vous, un jour, à la rencontre des pauvres, comme vous le faites à Grenade ou à Barcelone ? » Nous répondons que nous voudrions d’abord commencer nous-mêmes à marcher dans la ville, et à aller à la rencontre de nos amis qui vivent à la rue. Cependant, cette même soirée, lorsque nous finissons la vaisselle,  et que nous nous préparons à prier les complies, la prière du soir, nous ouvrons la porte qui donne sur la rue, juste au moment où un homme passe par là. Il nous regarde, et honteux, nous demande un peu de pain. Comment ne pas donner du pain qui demande ! Et plus encore nous qui vivons de la mendicité ! Mais n’ayant qu’un morceau de pain dur, nous l’invitons à entrer pour manger quelque chose de chaud. Il éclate aussitôt en sanglots. Ça fait deux jours qu’il n’a pas mangé, et il n’a jamais, auparavant, vécu à la rue. Pendant qu’un frère lui prépare le dîner, les jeunes mettent la table et accueillent notre ami. Nous n’avons pas grand-chose à lui offrir, une boîte de thon et un reste de purée. Alors un des jeunes sort et revient dix minutes plus tard avec ses parents, et… plusieurs pizzas chaudes pour notre frère ! Son visage s’illumine peu à peu, alors qu’il nous parle de sa vie, de sa famille, de ses préoccupations et de ses désirs. Nous nous demandons si sa présence n’est pas une réponse du ciel à la conversation que nous venons d’avoir quelques minutes plus tôt.  Quand il a terminé de manger, nous lui proposons avec insistance de rester à dormir ici pour bien se reposer cette nuit. Mais lui, se levant, le visage inondé d’une joie qui irradie tout son être, embrasse chacun très fort en disant : « Non, merci. Je dois y aller » Et exultant de joie, s’en va. En fermant la porte, nous nous regardons les uns les autres en silence, et avons la même intuition qu’en ce frère, nous avons été visités. Visités par Celui qui, pauvre, naquit dans une Crèche, et pauvre, reposa sur la Croix.

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