Notre amis Francisco

En attendant de construire notre Petit Monastère Lumen Crucis, nous vivons dans une partie de celui des sœurs appelé Petit Monastère de la Transfiguration, à Navalón. Et de là, nous avons le désir de « descendre » dans les villes et les villages, comme des mendiants, pour être témoins de l’espérance, de la présence du Royaume des Cieux dans notre monde, et pour annoncer l’évangile que nous avons reçus nous-mêmes, l’amour et la miséricorde de Dieu qui nous sauve. C’est ainsi que deux Petits Frères de la fraternité de Navalón, sont allés une semaine en mission à Grenade, où nos petites sœurs sont présentes. C’était en hiver et il faisait très froid.

Là-bas, le premier jour, après la prière, nous nous sommes mis en chemin pour la mendicité du « pain quotidien ». C’est alors que nous voyons, à la porte d’un parking souterrain, en face de l’hôpital et du palais de justice, un frère pauvre qui était étendu sur une grille, tout recroquevillé sur lui-même, pour se protéger du froid. Nous lui demandons si ça va, et lui, surpris, se redresse et répond : « J’ai faim et j’ai froid ! » Nous nous sentons impuissant car nous n’avons rien à lui partager. Alors un petit frère ouvre son sac, et sort son polaire et la lui donne. Lui, très content, le reçoit. Mais il ne peut pas l’enfiler parce que ses mains sont totalement engourdies par le froid, et décide de le mettre sur ses jambes. « Comment t’appelles-tu ? »-« Francisco ». Et nous ajoutons « Que Dieu te bénisse beaucoup, Francisco », mais lui, très sérieux, nous répond « Non ! Moi, il ne me bénis pas »-« Comment ça ? Regarde, il nous a envoyé pour être avec toi et tu as déjà un polaire sur tes jambes ». Lui, sérieux, nous répète : « Non ! Moi, il ne me bénit pas ! Vous, si, il vous bénit ».

Nous restons quelques minutes avec lui, puis il nous redit « J’ai faim et j’ai froid ! », et il ajoute « Moi, il ne me bénit pas, vous, si ». On lui propose d’aller mendier quelque chose pour lui, mais lui de répondre « Je n’y crois pas ! ». On lui explique que l’on vit réellement de la providence, et de ce que l’on reçoit, et on lui partage la joie que l’on a d’être avec lui. Finalement, il accepte que l’on aille mendier quelque chose pour lui, et l’on ne reçoit que deux pains dans un restaurant proche. On les lui donne. Pendant qu’il les mangeait, nous voyions les gens qui sortaient de la porte du parking souterrain. Ils nous regardaient, et quand ils voyaient Francisco, ils tournaient la tête. Cela nous a rappelé la parabole du pauvre Lazare qui dormait dans la rue(Lc 16,19-30).

Pensant à Jésus, le Pauvre, et « son ami » Lazare, nous lui disons : « Francisco, nous croyons vraiment que Dieu te bénit beaucoup »-« Non ! Moi, il ne me bénit pas » répète-t-il. « Francisco, nous devons aller mendier notre nourriture »-« Je n’y crois pas – répond-il – Je ne crois pas que vous recevrez de la nourriture, les gens sont mauvais ».

Nous convenons donc que si nous recevons de la nourriture, nous reviendrons pour la partager avec lui. Ses dernières paroles sont : « Je n’y crois pas ! Les gens sont mauvais ! ».

Nous nous éloignons un peu puis nous sonnons à quelques interphones. Personne ne nous donne, beaucoup sont au chômage. « Mais nous avons besoin d’une assiette chaude pour Francisco, car il fait froid dans la rue ! ». Quand tout d’un coup, …Providence ! Nous voyons, juste en face de nous, un restaurant. La responsable du local n’a pas hésité une seconde à nous aider. Elle nous demande un Tupperware, et le rend aussitôt plein de paella avec trois pains. Nous retournons pleins de joie, car nous voulions que Francisco voie que les gens ne sont pas tous mauvais. En s’approchant, nous le voyons recroquevillé, sur la grille du parking, d’où sort un peu de chaleur du souterrain. On lui crie « Francisco ! », et lui, se redressant avec difficulté, nous voit nous approcher en chantant l’ « alléluia » qu’il savait déjà presque par cœur. On lui montre le Tupperware tout chaud, et lui, souriant, nous dit « Vous êtes des débrouillards ! ». On lui raconte comment ça s’est passé, et comment on a été aidés.

Francisco avait 57 ans, il ne pouvait presque pas bouger les pieds à cause des ulcères qu’il avait aux jambes. On s’installe pour transformer la grille en une table pour trois. Après la bénédiction, Francisco accepte la paella qu’il mange avec difficulté, car ses mains sont trop froides. On lui propose un café, qu’il accepte. Aussitôt, un petit frère va le mendier. Au bout de quelques minutes, il revient avec un café chaud. Le Seigneur parait avoir tout préparé pour ce frère qui souffre. On lui dit alors « Tu vois que Dieu te bénit ? », et lui de répondre « Moi, non, mais vous si !». « Mais Francisco, regarde tous ces gens qui nous ont aidé pour que tu puisses manger une assiette chaude, et…même le café que tu désirais !  Le Seigneur t’a tout donné. » « Non, c’est vous qui me l’avez donné ». « Francisco, c’est le Seigneur qui nous a envoyé pour que tu ne sois pas seul, et pour te rappeler qu’il t’aime et qu’il t’a tout donné en ce jour. » Il ferme alors les yeux, et, entrant en lui-même, baisse la tête. Et après un silence bref, il se redresse, ouvre les yeux, et comme s’il avait trouvé ce qu’il cherchait, s’exclame en souriant : « Il est grand ! Vous ne pouvez même pas vous l’imaginer ! C’est le meilleur Père !… » « Tu veux donc dire qu’il te bénit ? » « Oui, Il me bénit. C’est le meilleur Père et vous, vous êtes des débrouillards. » Et comme réponse, nous chantons l’alléluia qu’il chante avec nous.

Les gens entraient et sortaient en regardant cette scène particulière. Le pauvre Lazare gisait à leur coté, plein de plaies, et eux, le voyant, tournaient le visage. Nous aussi, aurions pu facilement faire demi-tour en le voyant, et nous le faisons si souvent ! Mais ce jour-là, par grâce de Dieu, nous avions le privilège de connaître personnellement notre frère Francisco, « le pauvre Lazare », qui laissait entrevoir dans son visage, le Visage de Jésus.

Avant de se séparer, comme il continuait d’avoir froid, l’autre frère lui a donné aussi sa polaire pour qu’il puisse se le mettre sur les jambes. Son sourire n’est maintenant plus timide, non, son sourire est devenu magnifique. Nous lui chantons la bénédiction de Saint François :

Que le Seigneur te bénisse et te garde

Que le Seigneur te découvre Sa Face

Et  te prenne en pitié

Qu’Il tourne vers toi son visage

Et te donne la PAIX.

À mesure que l’on chantait, il disait « Bien sûr qu’Il me bénit !, Bien sûr qu’Il me montre son visage ! Il me donne sa Paix ! AMEN ! » On s’embrasse avant de partir, et lorsqu’on est déjà bien loin, on se retourne pour le voir encore une fois, et lui était encore en train de nous saluer de la main !

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